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UZUMAKI (manga)

23 juin 2020


Malgré sa représentation assez moindre dans l'univers des mangas, l'horreur a su trouver sa place grâce à certains auteurs et œuvres représentatifs. Dans les années 70, il y avait déjà Kazuo Umezu, avec sa saga intitulée L'école emportée, ainsi que de courtes histoires récemment rééditées dans des recueils (La maison aux insectes, par exemple). Ce mangaka, malgré un succès assez peu retentissant en France, a inspiré nombreux de ses pairs, jusqu'à influencer certains réalisateurs japonais, tel Kiyoshi Kurosawa (Kairo, Cure...). Si l'on se cantonne à son domaine, il a été l'une des muses du représentant le plus connu du manga d'horreur depuis les années 90 : Junji Ito, auteur extrêmement prolifique dont la pièce maîtresse, Uzumaki, sera le sujet de cet article.

Uzumaki (ou Spirale, en français) est donc un manga d'horreur en trois tomes sortis entre 1998 et 1999 au Japon, et édités en 2002 en France. Il raconte l'histoire de Kirie, jeune fille habitant dans un village isolé appelé Karouzu. Ce dernier est en proie à des événements étranges depuis qu'une obsession pour une certaine forme, la spirale, s'est développée chez ses résidents.

Déjà, chose importante à souligner, Uzumaki n'est pas à mettre entre toutes les mains. Ses représentations de l'horreur sont parfois extrêmement graphiques, et peuvent mettre à mal même les plus avertis.

Junji Ito prend le parti d'un récit en trois grosses parties (que l'on pourrait résumer en « Causes », « Effets », « Conséquences »). La première concerne la découverte du phénomène de la spirale, comment l'obsession (appelée malédiction par la suite) pour ce motif a pu s'installer au cœur de cette petite communauté. Celle-ci est assez courte, puisqu'elle représente uniquement les deux premiers chapitres, sur dix-huit, du manga. Cependant, elle est malgré tout essentielle, puisqu'elle amène le lecteur sur le terrain de l'horreur d'une façon assez subtile, en jouant davantage sur le côté psychologique et en instaurant une ambiance malsaine, sans être insoutenable. Ensuite, la deuxième partie consiste en un assemblement de saynètes détaillant la lente descente aux enfers du village. Ici, Junji Ito fait beaucoup plus usage du « body-horror », qui, comme son nom l'indique, permet d'expliciter son horreur au moyen de déformations physiques. Si l'on est plus habitué à voir ce genre de choses dans des films ou des séries (Videodrome, From Beyond...), étant donné que le mouvement peut avoir une place essentielle dans l'angoisse qu'inspire ce genre de passages, l'auteur parvient malgré tout à insuffler une profonde terreur dans ces dessins, puisqu'au-delà d'être répugnants et dérangeants, ils s'inscrivent tous dans le même contexte, celui de l'obsession pour la spirale. Ainsi, on se retrouve dans une œuvre certes graphique, mais jamais gratuite, puisque chaque transformation, chaque abomination visuelle qu'on nous présente permet de dégrader peu à peu la santé mentale du village dont on suit les aventures. Enfin, l'ultime partie prend une autre tournure, en passant de l'horreur visuelle à l'horreur humaine. Ici on verra, grâce à une longue histoire prenant les six derniers chapitres, les vices qui tourmentent les êtres humains (appât du gain, égoïsme...), qui se détruisent autant physiquement que moralement, tout en gardant le contexte de la malédiction. Cette partie, bien que je la trouve un peu trop longue, est probablement la plus riche en terme de fond et de propos, et permet de donner à Uzumaki la tonalité d'une grande œuvre, compréhensible à plusieurs niveaux de lecture.

En plus de cette histoire prenante, Uzumaki propose des visuels détaillés et riches, qui n'ont pas pris une ride encore aujourd'hui. Les artifices visuels auxquels Junji Ito a recours marchent extrêmement bien, particulièrement l'inclusion quasi permanente, et parfois subtile, de spirales au cours du récit. L'ambiance est extrêmement réussie, et malgré le manque d'explications (on ne sait pas d'où vient la malédiction), je n'ai personnellement pas ressenti de frustration à la fin de l'ouvrage. Cette démarche non explicative est d'ailleurs une continuité parfaite aux œuvres qui ont inspiré Junji Ito. En effet, j'ai déjà mentionné Kazuo Umezu dans l'introduction, mais on retrouve aussi et surtout, un univers très « Lovecraftien », avec une approche de la folie et de l'horreur similaire, et une certaine tendance à laisser des pistes non explorées lors de leur dénouement.

Ainsi, malgré une légère baisse de rythme à la fin du récit, Uzumaki est une œuvre riche, grandiose et assez complexe, bien qu'elle reste accessible à tous au niveau scénaristique. Bien évidemment, je vous la recommande si vous appréciez le genre horrifique dans sa globalité, particulièrement le sous-genre du « body-horror », et je vous conseille aussi de vous intéresser à la bibliographie de cet auteur, ainsi qu'à tout ce que j'ai pu citer au cours de cet article. Pour ceux qui préféreraient les œuvres audiovisuelles, n'hésitez pas à vous renseigner sur le projet d'adaptation en série animée japonaise, en partie financée par Adult Swim (Rick and Morty), qui devrait normalement arriver au cours de l'année.

Rédigé par Théodore Conte.

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